mercredi 14 septembre 2016

Ceci est le 1er chapitre de mon 3e roman "Le Dernier Contrat"

 

Le Dernier Contrat

 

1 — Poker menteur


— Alors Flicaille ! Comment tu comptes faire pour me rembourser ?
 Je me suis fait entuber. Et dans les grandes largeurs. En face de moi, de l’autre côté du tapis vert où  tous mes jetons viennent d’atterrir, Matteo jubile. Qu’elle idée j’ai eu de vouloir jouer avec ce connard et sa bande ? La  raison  est toute simple; cette table de poker qui se réunit tous les vendredis soir dans une chambre du bien nommé l’hôtel Silver est celle qui brasse le plus de blé dans la ville. Et le blé, je ne crache pas dessus. Je cours même après.
Bientôt deux ans que j’ai quitté,  ou été viré, selon comment on voit les choses de la police (Décompte Mortel, même auteur). Ce qui fait que depuis, adieu la paye qui tombe régulièrement tous les mois. Quand j’ai lâché la rampe, j’ai bien essayé de me recaser. En vain. Sur le secteur, j’étais trop marqué à la culotte vis à vis de tous ceux qui auraient été susceptibles de m’employer. Un ancien flic, encore jeune  qui cherche du boulot, ça ne peut-être qu’un nul ou un ripoux. Bref, ça pue.
Durant quelques mois nous avons vécu sur mes réserves puis, d’un commun accord, Maria et moi, avons décidé de quitter Brest pour nous installer à Nantes. Un choix dicté par le boulot que j’y avais trouvé et la nécessité de sortir de la nasse.
 En arpentant pour la dernière fois les couloirs du commissariat avec mes quelques affaires de tricard portées par Benoît, Fanch Angellotti  m’avait glissé à l’oreille.
— Dans ton carton tu trouveras une carte de visite. C’est celle d’un ami qui s’occupe d’une compagnie d’assurances un peu particulière. Uniquement de gros dossiers. De très gros dossiers. Il a besoin de types comme toi. Appelle-le de ma part…
Sur le moment, je n’y avais pas prêté  attention à cette bouée lancée par mon commissaire, sûr que j’étais de pouvoir m’en sortir  par mes propres moyens. J’ai mis quelques mois à revenir sur terre avant de me résoudre à appeler le numéro marqué sur le bristol.  Entre temps, Maria a fini par obtenir son bac pendant que moi j’essayais d’évacuer le stress post-traumatique lié à l’espèce de roulette russe que Marcus m’avais obligé à jouer. Plage, baise, bouffe et rebaise, avec ma compagne nous avons passé l’été, les doigts de pieds en éventail. On s’est laissé vivre, ce qui m’a permis de me reconstruire moralement. Par contre, pendant ce temps, les factures ont commencé à s’accumuler. Puis j’ai réalisé que ma lolita  n’avait aucune intention de s’inscrire en fac. A  la rentrée, quand elle a parlé d’aller travailler comme serveuse  dans une brasserie de la rue de Siam, j’ai dit stop.
Serveuse et pourquoi pas faire la pute tant qu’elle y est ! Le résultat aurait été le même puisque son intention était de m’entretenir ou du moins de faire bouillir la marmite. De flic à maquereau et j’aurai ainsi pu boucler la boucle.
J’ai opté pour Solstice. C’est le nom de la boite de Nantes dont Fanch m’avait laissé les coordonnées. C’est réellement une grosse boite mais j’ai vite compris que  l’assurance n’était qu’un de ses métiers entre beaucoup d’autres. J’ai donc fini par les appeler. Ce premier coup de fil suivi d’un entretien sur place a été presque symbolique. Quelques minutes en tête-à-tête avec Romain le  fils du boss et je me suis retrouvé embauché.  Il ne faut pas être sorti de l’ENA pour comprendre que Fanch avait  dû préparer le terrain avant mon premier appel.
J’ai ainsi trouvé un job mais sans rien de mirobolant question salaire : officiellement comme agent de gardiennage.  Romain avec qui je suis devenu très pote depuis notre première rencontre m’a expliqué que si voulais espérer mieux, il fallait que  je devienne enquêteur privé et que pour cela j’obtienne  mon certificat de capacité.
— Vu ton parcours, t’as  toutes les compétences requises mais depuis la loi de 2006  il nous faut ce bout de papier.
Je m’y suis mis. Par l’intermédiaire d’une école par correspondance pour les cours théoriques et avec Solstice qui m’a accordé un statut de stagiaire  pour la partie pratique. Onze mois plus tard, j’ai obtenu le fameux sésame.
Pendant toute cette période j’ai fait des ménages comme on dit. Tout ce que Solstice  voulait bien me donner : du boulot administratif, des vérifications de dossiers de candidatures pour des postes à responsabilité, quelques filatures et surtout beaucoup d’accompagnement de VIP.  Ils aiment bien se sentir entourés les VIP. Même si je n’ai pas le gabarit  des gorilles made in USA, je peux facilement me donner un look à la Kévin Costner. Comme je l’ai vite compris, les friqués qui font appel à nos services, ne craignent pas grand chose. Beaucoup de frime. Ce qu’ils veulent c’est qu’on soit là, qu’on fasse nombre et barrière entre eux et d’éventuels opportuns qui souvent n’existent que dans leur tête.  Ça en jette quand la petite rokeuse du moment se fait accompagner par six lascars à lunettes noires et à costard lors d’un festival perdu au milieu des champs.
Moi, du moment que la prime tombait, je m’en fichais.  J’étais même  prêt à faire ce genre d’extras toute les semaines. Maria, elle, appréciait moyennement de se retrouver seule pendant plusieurs jours. Elle a aussi trop regardé Bodyguard et craint toujours qu’une starlette craque pour mes beaux yeux. Si c’était le cas, je ne donne pas cher de la starlette en question. Ma louve n’en ferait qu’une bouchée. A tout moment, Maria est prête à se sacrifier pour moi mais interdiction d’oublier que je suis sa chose.  Elle va sur ses dix-neuf ans, j’en ai onze de plus mais dans notre drôle de couple, le gamin c’est moi.
C’est elle qui mène notre barque et je me laisse faire. Avec délice. C’est dans ma nature. Que ce soit avec Martine, Xavière et toutes celles qu’il y a eu avant, c’est toujours mes femmes qui ont eu le dessus. Sexe fort, nous les hommes, mon œil !  Notre avenir c’est elles qui le dessinent. Et pour l’instant mon avenir c’est Maria. Notre différence d’âge ne la perturbe pas plus que cela. Quand sera-t-il dans quelques années ?
C’est sur son insistance, qu’une fois ma carte d’enquêteur privé obtenue, j’ai lâché Solstice pour ouvrir ma propre officine. Agence AK pour Alain Kernaman : un nom pompeux qui ne cache pas grand chose. Car lorsque l’on débute comme moi, il faut se faire connaître et ce n’est pas de la tarte. Les affaires ne se bousculent pas. Entre mon pas-de-porte genre trou à rat  à Sainte Luce en banlieue et ma vitrine sur Internet, je fais à peine mes frais. Il y a même des mois où le solde est négatif.
Mais en ce moment, mon problème est ailleurs. Il s’appelle Matteo et les piles de jetons qu’il entasse devant lui en fonction de leur valeur.
— 25 000 plus 4  jetons de 1000 et 3 de 100. Cela nous fait exactement 29 300€ !
Purée, je plonge grave. L’autre con n’avait pas besoin de faire tous ses calculs à la noix. Je les ai fait dans ma tête avant lui. Je me suis assis à la table avec une cave de 3000. Nous sommes huit pour ce cach-game. A un ou deux joueurs prêts, c’est le chiffre habituel du vendredi soir. Un adjoint au maire, deux gros commerçants du centre ville, une responsable d’agence de voyages, un industriel travaillant pour Air Bus, moi  et Matteo, constituons le noyau dur de ce rendez-vous poker. Suivant les semaines, la table s’ouvre pour un ou deux  invités amenés par certains d’entre nous. Ce n’est pas mon cas. Je n’aime pas profiter de la misère du pauvre monde. Car en règle générale, ces surnuméraires sont des fishs. Entendez par là, des types  n’ayant qu’une connaissance  succincte du monde du poker et donc faciles à tondre. Ils se font tellement étriller que rares sont ceux qui reviennent tenter leur chance la semaine suivante.
Ce soir le fish amené par Matteo s’est présenté comme un jeune retraité de la région parisienne. Habillé avec recherche, visage rond, front dégarnis, petite moustache poivre et sel, on sent le mec à l’aise. D’après ce que j’ai compris, Jacques Ferrano possédait quelques sociétés de nettoyage travaillant en sous-traitance pour de grands groupes dans la capitale. A la pause, pendant que nous nous servions dans le buffet froid mis à notre disposition, Matteo a lâché alors que l’autre était aux toilettes :
— Ses boutiques, c’est une filiale de Bouygues qui les a rachetées. Je peux vous dire que sur ce coup là, Jacquot s'est fait des couilles en or. En or massif, je vous dis…
C’est Miss Jade, de son vrai nom Jeanine Mallait notre voyagiste, qui a posé la question qui nous brûlait les lèvres :
— Et question poker ?
— Nul. Beaucoup d’Internet. Quelques tournois en casino. D’après ce que je sais, c’est une de ses premières soirées privées. D’ailleurs vous avez vu, son niveau n’est pas top.
Effectivement notre Jacques n’est pas un foudre de guerre. C’est un attentiste. Il n’y va qu’avec de bonnes mains et folde dès qu’on lui met la pression avec une grosse sur-relance. A ce tarif là, les 2000 de sa cave de départ ont vite fondu au soleil. J’en ai récupéré une bonne partie. Il y a une demi-heure il s’est recavé de 2000 et là encore, son tas de jetons commence à diminuer.
Bref le fish parfait.
Du moins c’est ce que je croyais
Tout comme je croyais que c’était ma soirée. Dès le départ j’ai marché sur la table. Branlant, couleur, quintes, j’ai touché comme un malade avec comme corollaire, le problème bien connu des joueurs de poker qui, à un certain moment, se croient devenus invincibles. Et il est vrai que ce soir, je me suis pris la grosse tête  au point de commencer à jouer avec des mains merdiques. Mais même là, la chance était de mon côté. J’ai pris deux milles à Jean le type de la mairie en faisant  quinte river  avec 7 et 8 dépareillés.  A ce rythme mes 3000 de départ sont devenus 5000 puis 7000 pour en arriver à 9300€.
J’aurai dû lever le pied. Me contenter de gérer mon stack et attendre la fin de la partie. Le principe, c’est d’arrêter quoi qu’il arrive à une heure du mat. L’un de nous met une alarme sur son smart-phone. Lorsqu’il sonne, on fait les comptes, au revoir, merci et à vendredi prochain. Sans jouer, même en payant petite et grosse blinde, je serais rentré avec au moins 8500€. En règle générale, chaque vendredi je suis positif de 500€ à 1500€.  De quoi améliorer l’ordinaire pour moi et Maria. Là, si j’étais resté tranquille, c’était le jackpot !
Mais il y a eu cette paire d’as.
On joue au cash-game avec petite blinde de 25€ et grosse blinde de 50€ sans croupier. Ce qui fait qu’à tour de rôle, c’est celui qui est au bouton qui distribue. Sur ce coup, le dealer était Jacques moi à sa droite au cut-off. Il y a pire comme position.
J’ai soulevé mes cartes d’un centimètre : as de pique et as de cœur ! Les nuts !
C’était bien ma soirée. Je décide de limper en collant simplement la grosse blinde de Matteo. Jusqu’à la, je suis le seul à suivre. Les autres se sont écrasés. Jacques qui est au bouton, joue son rôle de façon académique en relançant à 200. Jade, petite blinde, rajoute 150 pour être dans le coup tout comme Matteo qui remet 100 au pot. Nous sommes 4. Il y a 700 au pot, puisque c’est à moi de parler. Les as, c’est bien mais à quatre dans le coup, les chances de se les faire craquer restent importantes. Je décide de faire le ménage et annonce :
— Relance ! 100 pour faire 200 plus  800, ce qui nous fait mille !
Silence autour de la table. Tous ont compris qu’un coup sérieux vient de débuter. Jacques en fish parfait me jette un coup d’œil en coin, fait mine de réfléchir quelques secondes et, fidèle à son habitude, finit par folder.
Je sens qu’avec Jade, les choses seront plus difficiles. Elle a dû toucher une bonne main : genre  paire moyenne  ou deux têtes : dame-roi, valet-dame. Sa façon de jongler avec sa pile de jetons de 25 ne trompe pas. Mais depuis le début de la soirée, elle m’a vu sortir tant de trucs qu’elle hésite. Elle aussi est en positif d’environs 1000 euros. Elle ne va pas les lâcher sans voir le flop. Petit tic des lèvres du côté gauche : elle s’est fait avoir de 200 mais préfère ne pas prendre plus de risques et balance ses deux cartes au milieu des autres.
Il ne reste plus que Matteo et moi. Matteo Castagni dit  Don Matteo, truand et trafiquant notoire n’est pas un mec que l’on influence facilement.  A bientôt cinquante balais, il en a passé une bonne dizaine derrière les barreaux pour braquage et importation illégale de substances interdites du Maroc et d’Amérique centrale. Le mec se présente aujourd’hui comme rangé des voitures, vivant chichement des revenus que lui rapportent deux bars à filles situés quai de La Fossé. Ça c’est pour la façade.  Quand j’ai parlé de mes soirées poker avec Romain et surtout avec qui je jouais, mon ancien  jeune patron s’est collé au plafond.
— T’es barge Alain !  Ce mec même s’il ne fait plus parler de lui, est loin d’être clean. Il est simplement devenu assez malin pour ne plus avancer en première ligne mais une grande partie de la coke qui circule par ici passe toujours entre ses mains. Et pour mémoire, même si l’on n’a jamais rien pu prouver, on lui attribue au moins deux meurtres. Des concurrents potentiels à son business.
C’est peut-être vrai mais jusqu’à présent, même si je me méfie un peu, je n’ai pas eu à me plaindre de quoi que ce soit. Comme moi, Matteo est un acharné du poker. Ce rendez-vous du vendredi soir, c’est lui qui à l’origine, l’a organisé. J’y suis rentré par l’intermédiaire du mec de la mairie qui, au détour d’une affaire que nous traitions pour la municipalité à l’époque de Solstice, m’a parlé d’un groupe qui cherchait des joueurs de qualité pour des soirées privées. Au départ je pense que dans son esprit c’était plus une invitation genre Dîner de con. Je devais avoir le bon profil pour tenir le rôle du fish de service. Mais dès le premier soir, ayant défendu ma place avec sérieux, j’ai pu revenir en deuxième semaine pour finir au fil du temps par être considéré comme un des joueurs attitrés de la table.
Don Matteo aime le poker mais il aime surtout gagner. En règle générale nous sommes souvent les deux seuls joueurs à sortir en positif de la soirée. Au score, Matteo me devance largement mais ce que je ramène, c’est autant de blé qui lui échappe. Je sens qu’il apprécie moyennement. Sur ce constat, j’essaye autant que possible d’éviter la confrontation avec lui. Les coups où nous nous retrouvons face à face sont rares. Surtout les gros coups.
Sauf comme ce soir. Deux as ! Merde, tu ne lâches pas deux as même si tu sais que le mec qui est face à toi est toujours accompagné d’un gorille capable de t’écraser d’une seule main. Bob ou Bobby, je ne sais plus, est toujours dans la chambre en début de soirée. Ce type avec des muscles qui le font paraître étriqué dans tous ses vêtements et une véritable caricature de culturiste. Lorsqu’il a vérifié que tout est clean, il nous quitte pour aller attendre patiemment son patron  en bas dans sa Mercedes Classe E aux vitres teintées.
Donc sur ce coup, il ne reste plus que Don Matteo et moi. J’ai mis 1000. Il lui faut rajouter 800 pour suivre. Pour ce mec, je sais que cela ne représente pas grand chose. Ce n’est qu’un coup de poker au milieu de plusieurs dizaines d’autres. Je le vois hésiter. Il n’a pas levé les yeux sur moi. Sa réflexion s’éternise.  A un moment donné, je suis persuadé qu’il va s’écraser. Les secondes s’égrènent au point que je suis tenté de demander Time. Dans ce cas, il n’aura plus que 60 secondes pour se décider. Mais je préfère m’abstenir. Dans ma façon de concevoir le poker, cela ne se fait pas et c’est surtout une indication de fébrilité que tu donnes à ton adversaire.
Yeux fixés sur ses cartes, Matteo fini par les reposer et se saisir de ses jetons.
— 800 pour faire 1000 plus relance de 1000 !
Merde ! La patate chaude est revenue entre mes mains.  Que faire ? M’écraser, coller ou sur-relancer ?
Surtout pas sur-relancer. Avec le gus que j’ai en face de moi, ça peut très vite partir en vrille. J’ai deux as mais je ne suis pas à l’abri de l’accident. Il peut avoir deux dix, deux valets ou quelques choses d’approchant et toucher son branlant  au flop. Je me contente de coller.
Ça fait déjà un beau pot à 4400 sur la table.
Allez Jacquot, met nous le flop. Notre fish se tourne vers moi avec ce qui ressemble à une sorte de grimace genre sourire forcé. Je l’ai enregistré quelque part dans mon inconscient mais sans le voir. Trop occupé par le paquet  qu’il tient à la main.
Carte brûlée et tombe sur la table : 4 de pique, as de carreau et 8 de pique.
Branlant d’as, je suis le roi du pétrole !
C’est à Matteo de parler. Je m’attendais à un check de sa part. Mon cœur s’accélère en le voyant avancer une  pile de jetons oranges. Valeur 500€ chacun !
— Ouverture à 4000 !
Qu’est ce que c’est que ce  cinéma !  Qu’est ce qu’il peut bien avoir ? Une paire de huit, possible. Dans ce cas, il a touché son branlant mais le mien est largement supérieur. Je ne crois pas au branlant de 4. De ce que je sais de lui et de sa façon de jouer, il n’aurait pas engagé 1000€ pré-flop avec seulement une paire de 4 en main. Trop short.
Ma crainte c’est la couleur. Il y a deux pique en main. Il en a deux sur la table  et attend le 5e au turn ou à la river. C’est risqué. Mettre 4000 en jeu sur cette éventualité, aucun bon joueur ne le ferait. De plus, pré-flop, il a mis 2000. Il ne l’aurait pas fait avec deux cartes à pique, quelles qu’elles soient. Il se serait contenté de coller pour voir la suite. Ma première idée doit être la bonne. Il a deux 8 et, comme moi, il a touché son branlant.
Je vais lui faire un petit numéro que je réserve pour les grandes occasions. Je me tourne vers Jean Ramsay. C’est l’adjoint au maire qui, chaque vendredi soir à pour rôle de tenir la banque. C’est lui qui se porte garant de nos dettes éventuelles avec une commission de 10%. 
— Tu peux me recaver de 10 000 ?
Ma question l’a prise au dépourvu tout comme le reste de la table. Malgré les 2000 que j’ai mis au pot, j’ai encore 7300€ devant moi. Il n’y a pas de raison sensée pour que je demande une rallonge de 10 000. Mon adjoint s’ébroue et refait surface
— Alain, tu n'es pas à sec. Loin de là. Reprendre 10 000, c’est peut-être pas raisonnable. Tu ne les as pas sur toi  en cach…Et peut-être pas du tout.
J’aurai dû l’écouter. Effectivement je n’ai pas ce pognon. Et la seule fois où j’ai quitté la table en laissant une reconnaissance de dette après une série de bad beat, elle n’était que de 1000€.
— Arrête ton cinéma. J’ai toujours honoré ma parole. Non ?
Il en faut plus pour le convaincre. Connaissant mon train de vie, je ne dois pas être  un créancier assez sérieux pour qu’il s’engage autant. Son regard se tourne vers Matteo comme pour y chercher du secours. Ce dernier entre dans la danse, l’œil mauvais, la voix  grave.
— Donne-lui ses jetons. C’est moi qui vais prendre sa dette. Il veut jouer dans la cour des grands. On va voir s’il a les couilles.
C’est une véritable déclaration de guerre. Mais quelque part, c’est moi qui ai ouvert les hostilités avec ma demande de recave.  Tout cela devient dangereux. Etre redevable de 10 000 à Jean, c’est une chose, les devoir à Don Matteo, c’est une autre. Mais je me suis tellement engagé, qu’il m’est impossible de faire machine arrière.
Dix malheureux jetons violets marqués 1000, ce n’est pas grand chose pour représenter 10 000€ soit plus de six mois de salaire d’un smicard !
— Relance : 8000 !
Je viens de couvrir les 4000 de Matteo et y rajouter 4000 de plus
— Collé !
Mon adversaire n’a pas hésité plus de deux secondes. Il y a désormais plus de 20 000 au pot. Jamais depuis que je joue ici le vendredi, nous avons atteint ce chiffre.  J’en ai presque du mal à respirer. Il faut que je garde la tête froide. Rester concentré. Plus personne ne parle. Chacun retient son souffle. Même Matteo semble un peu nerveux. Il a regardé ses cartes une seconde fois pour  en vérifier leur valeur.  J’en ai fait de même. J’ai bien deux as. Ils n’ont pas disparu.  Pas comme la fois, il y a bien longtemps à l’époque de mes parties en club à Brest, où je n’avais pas assez écarté mes cartes en les soulevant de la table et où j’avais pris un 4 pour un 1 ! Entre un 4 de carreau et un as de carreau, il y a une sacré différence. Une erreur de jeunesse que  j’avais payé cash.  Mais sans conséquence. En club, on ne joue pas pour de l’argent.
Ici c’est différent et j’ai bien as de pique et as de cœur en main avec un as de carreau sur la table.
— Carte !
Matteo  vient de parler. Son ordre s’adresse au donneur.
Carte brûlée et un huit de cœur apparaît au turn.
J’ai mon full par les as ! Matteo, je te tiens !
Car par hasard, je viens d’obtenir une information supplémentaire qui vaut son pesant de cacahouètes. Notre fish de service qui fait le dealer est un peu fébrile. Il ne s’attendait sûrement pas à se retrouver au centre d’une telle partie. Son poignet de la main tenant le paquet de cartes a bougé en se saisissant de la carte brûlée. Il l’a un peu trop soulevé. Trois fois rien mais assez pour moi qui suis à sa droite, reculé au maximum sur ma chaise, d’avoir entr’aperçu un  huit de trèfle !
Si j’avais été honnête, j’aurai dû le dire et peut-être, suivant ce que la table aurait décidé, le coup aurait été annulé. Je n’en ai rien fait car désormais je sais ce que mon gangster a entre les mains. Je ne le vois  pas à la recherche d’une couleur et quoi qu’il arrive ce ne sera pas un carré de huit. Il se croit invincible. Il doit bel et bien avoir son branlant de quatre ou de huit. Peu importe.  Et là avec cette doublante du huit, il vient, lui aussi d’obtenir son full. Sauf que le mien est largement supérieur au sien.  Pour preuve de ma déduction, sûr de son fait, il avance une nouvelle pile de jetons.
— Ouverture à 10 000 !
Les chiffres commencent à ne plus rien dire. Il y a plus 30 000 € sur la table. De quoi me donner le tournis. Avec 9300 devant moi, je n’ai même plus assez pour couvrir cette relance. Pour l’instant, ma main est supérieure à la sienne. Je le sais. Je le sens. Mais la river me fait peur. Il a son full des 4 par les 8 en main. Au pire c’est avec une paire de 8 qu’il est parti. Dans ce cas c’est full des 8 par les 4. La dernière carte ne sera pas un 8. Il ne faudrait pas que  soit un 4. Dans ce cas, il y a la possibilité d’un carré et beaucoup de cheveux blancs pour moi. 
Merde, il ne va quand même pas tirer un carré !  Statistiquement, cela ne représente que 4% de chance. Et ce soir la chance est de mon côté, pas de la sienne.
— Est-ce que je peux encore me recaver de 10000 ?
Silence gêné autour de la table. Comme celui qu’on accorde au condamné à mort avant de l’envoyer vers l’échafaud.  Signe d’assentiment de la tête de Matteo en direction de Jean. 
Demi-feuille de papier avec simplement une phrase préparée à l’avance qui dit :  Je reconnais devoir la somme (chiffres et lettres) de …. Au porteur de ce bon. Fait le à … Signature .
Jean remplit les blancs et je signe pour la deuxième fois de la soirée. Comme la première fois, Jean fait passer ma reconnaissance de dette à Matteo et me remet une nouvelle pile de jetons.
J’ai a nouveau 19 300 devant moi. J’ai la tentation d’envoyer mon tapis mais la crainte d’un quatre river me retient. Je me contente de coller les 10 000 de mon vis à vis.
Cette fois-ci Jacques n’attend pas notre signal pour annoncer la sentence finale : troisième et dernière carte brûlée pour  une river qui s’avère être une brique prenant la forme d’un cinq de pique.
J’essaye de ne pas montrer mon soulagement. Ce n’est pas un 4, il n’y aura donc pas de carré et mon full caracole en tête.
Dix secondes interminables et Matteo annonce :
— Check
Check ! Ça veut dire que l’autre commence à baliser. Allons-y, c’est l’heure de sonner l'hallali. Mes gestes sont lents. Je décale un peu mes cartes pour les garantir du mouvement que je vais opérer. Je rassemble mes piles de jetons de façon bien ordonnées et les avance des deux mains au milieu du tapis.
— Tapis à 19 300 !
Je me suis rarement senti si euphorique.
Le temps d’un éclair car la douche froide m’est administrée instantanément.
— Payé !
Payé ! Il a dit payé ! Sans même réfléchir ! Avec son full par les 8, il n’est pas sans savoir qu’il y beaucoup de combinaisons qui peuvent le battre…Et il dit payé dans la foulée ? !
— Messieurs, vos cartes s’il vous plaît …
Notre dealer me ramène sur terre. Je retourne ma paire d’as déjà prêt dans ma tête a ramené le pactole de jetons vers moi.
— Matteo, à toi
Lentement mon adversaire avance les mains vers les cinq cartes retournées au centre de la table. Il décale de quelques centimètre vers lui le 4, le 5 et le 8 de pique et dans l’espace dégagé, il insère ses deux propres cartes : un 6 et un 7 de pique.
Quinte flush à pique ! Touché, coulé…Je suis mort.

*-*-*

— Alors Flicaille ! Comment tu comptes faire pour me rembourser ?
Je suis encore assommé par ce coup du sort mais pas assez pour ne pas me rendre compte que quelque chose ne colle pas. Je n’ai jamais parlé à personne  de mon passé autour de cette table et encore moins à Matteo.
Qu’il me balance cette vacherie prouve qu’il s’est renseigné. Je proteste mollement.
— Je ne suis pas flic !
Il en faut plus à l’autre pingouin.
— Flic un jour, flic toujours. Mais le problème n’est pas là. Tu me dois 20 plaques et il va falloir les allonger.
— J’ai dit que j’allais le faire. Je le ferais.
Même si à cet instant, je n’ai aucune idée de l’endroit où je vais pouvoir trouver cette somme. Je suis dans la mouise et l’autre qui poursuit.
— Tu as une semaine et tu connais la règle. Une semaine, c’est dix pour cent. Vendredi si tu n’as pas les 22 000 avec toi ce n’est pas la peine de te pointer…C’est moi qui viendrais te chercher.
La menace est claire et nette. Autour de la table personne ne pipe mot. Chacun se fait tout petit dans son coin. Moi aussi je préfère ne pas répliquer. Il reste encore une petite heure de jeu et ce n’est pas la peine que j’essaye de me refaire. Je me lève.
— Bon, messieurs-dame, je vous laisse… A vendredi.
Vœux pieux car je me vois mal pouvoir me pointer ici la semaine prochaine  sans le pognon. Et à  moins d’un miracle…

*-*-*

Le Silver est un hôtel sur quatre étages. La chambre avec salon qui nous est réservée le vendredi est au dernier. Le moral dans les chaussettes, je prends l’ascenseur pour descendre à la réception. Plongé dans ses cours, le jeune gardien  assis derrière son comptoir daigne à peine me jeter un regard. C’est un étudiant de la fac du  Tertre que je sais être en seconde année de droit et de sciences politiques.
Ma Fiat Mondéo, une occase vieille de dix ans est garée sur le parking à l’arrière du bâtiment.
Je l’ai senti derrière moi au moment où j’allais introduire ma clé dans la serrure. Trop tard pour réagir et je ne pense pas que cela aurait changé grand chose. Coincé dans l’espace entre ma voiture et une autre, je n’avais aucune échappatoire.
Ses poings sont de vrais marteaux pilon. Le premier coup à l’estomac m’a plié en deux. Tout ce que j’avais ingurgité durant la soirée a pris le chemin du retour.  Le second coup, sous le menton, en a bouché la sortie. J’ai vu trente-six étoiles et me suis affaissé comme une loque sur l’asphalte mouillé.  Instinctivement en tombant, je me suis recroquevillé en position fœtale. Bonne initiative car ainsi sa chaussure a dû se contenter de mes côtes et de mon arrière train.
Un, deux, trois coups de pied. Putain ! Qu’est ce que cela fait mal de servir de ballon de foot. Puis tout s’est arrêté aussi vite que cela avait commencé. Bob ou Bobby s’est penché vers l’espèce de chose qui gisait à ses pieds.
— C’est juste une mise en bouche. Don Matteo m’a demandé de te porter un message. Et ce message dit :  une semaine pas un jour de plus…Sinon…

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